LE PRINTEMPS DE LA GERB'ODE - Le Prince Noir - page 4 Imprimer

A6 - Du roi Jean fait prisonnier banniere2013

 Jean II en armure, gravure issue de l'ouvrage Histoire de France, par François GUIZOT, France, 1875.Mais les trois généraux allemands, et Gautier de Brienne, duc d'Athènes et connétable de France, ayant été tués, ce corps de cavalerie lâcha pied, et laissa le roi même exposé à toute la furie des Anglais. Les rangs s'éclaircissaient à chaque moment autour de lui tous les grands de sa suite tombaient à ses côtés l'un après l'autre; son fils, à peine âgé de quatorze ans, fut blessé en combattant vaillamment pour sauver son père; le roi même, épuisé de fatigue et accablé par le nombre aurait été aisément tué, si tous les gentilshommes anglais, jaloux dé la gloire de le prendre vivant, ne l'avaient épargné dans l'action et invité à se rendre, en l'assurant de respecter sa vie.

Quelques-uns tentèrent de se saisir de sa personne, et subirent la peine de leur témérité. Il criait toujours « Où est mon cousin le prince de Galles? » et semblait ne vouloir être le prisonnier de qui que ce fût d'inférieur à lui. Mais lorsqu'on lui eut dit que le prince était éloigné du champ de bataille, il jeta son gantelet, et se rendit à Denis de Morbec, chevalier d'Arras, qui avait été obligé de s'expatrier pour cause de meurtre. Le fils de Jean fut pris avec lui.

Le prince de Galles qui s'était laissé emporter à la chaleur de la poursuite de l'ennemi, se trouvant maître du champ de bataille à son retour, fit dresser une tente alla se reposer des glorieux travaux de la journée, et s'informa avec beaucoup d'inquiétude du sort du roi de France. il dépêcha le comte de Warwick pour en avoir des nouvelles; et ce seigneur arriva  heureusement assez à propos pour sauver la vie du monarque, plus exposé dans ce moment qu'il ne l'avait été pendant le combat.

Les Anglais l'avaient enlevé de force à Morbec; les Gascons réclamaient l'honneur de le retenir prisonnier, et quelques soldats féroces menaçaient de le massacrer plutôt que de lâcher leur proie aux autres, Warwick imposa aux deux partis, s'approcha de Jean avec les plus grandes démonstrations de respect, et lui offrit de le conduire à la tente du prince.Jean II le bon captif à Bordeaux, par Jean de Wavrin, enluminure issue de l'ouvrage Chroniques d'Angleterre, Belgique, XV° siècle.

C'est ici que le jeune Edward commence à se montrer comme un héros vraiment digne d'admiration car les victoires sont des choses vulgaires en comparaison de la modération et de l'humanité que montra ce prince âgé de vingt-sept ans, encore bouillant de la chaleur de l'action, et dans la première ivresse que devait produire en lui le succès le plus inespéré, le plus extraordinaire qui eût jamais couronné les opérations d'aucun général.

Il sortit de sa tente, pour aller au-devant du roi prisonnier, le reçut avec tous les égards et toutes les marques de sensibilité possibles, tâcha de le consoler de ses malheurs, lui paya le tribut d'éloges du à sa valeur, et n'attribua sa propre victoire qu'à l'aveugle hasard de la guerre et aux décrets de la providence, supérieurs à tous les efforts de la force et de la prudence humaines.
Jean se montra digne de ce noble traitement; le revers affreux de sa fortune ne lui fit pas oublier un moment qu'il était roi plus sensible à la générosité d'Edward qu'à ses propres chagrins, il répondit que, malgré sa défaite et sa captivité, il croyait son honneur sans atteinte, et que, s'il avait cédé la victoire, il trouvait de la douceur à ce que ce fût au moins à un prince aussi vaillant et aussi magnanime.

Edward fit préparer un repas dans sa tente pour le prisonnier, servit lui-même le roi comme s'il eût été l'un de ses commensaux, se tint derrière son fauteuil refusa constamment de se placer à table, et dit modestement qu'étant sujet, il connaissait trop la distance du rang de sa majesté au sien pour prendre une pareille liberté. Toutes les prétentions de son père à la couronne France parurent être de oubliées , on rendit à Jean captif les honneurs dus à la royauté qu'on lui contestait lorsqu'il était assis sur le trône; on respecta, non le caractère sacré de la puissance souveraine, mais les malheurs de ce monarque.

Les prisonniers français vaincus par tant de grandeur d'âme de la part d'Edward plus que par leur défaite récente, versèrent, des larmes d'admiration, retenues seulement par la réflexion qu'un héroïsme si pur et si vrai dans un ennemi n'assurerait que mieux un jour la ruine de leur patrie.

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C’est un extrait de l’Histoire d’Angleterre Tome 2 par David Hume.